Avant-propos
d'Avis de recherche, une anthologie
de la poésie arménienne contemporaine (2006)

Cette anthologie réunit, pour la première fois en version bilingue, des représentants de la nouvelle vague poétique d’Arménie comme de sa diaspora : vingt poètes dont l’écriture marque une véritable rupture avec celle des périodes précédentes tout en perpétuant une longue et riche tradition. Nous avons retenu les travaux les plus récents, représentatifs d’une littérature en pleine mutation, après les épreuves de la dispersion et de l’épisode soviétique. C’est pourquoi l’on retrouvera ici les textes d’auteurs nés après la Seconde Guerre mondiale et dont l’imaginaire s’est entièrement refondé sur leur propre contemporanéité. La part notable des toutes jeunes générations illustre le dynamisme de cette poésie en devenir et la forte proportion de femmes présentes dans ce recueil reflète également leur rôle croissant au sein de la vie culturelle arménienne ainsi que l'évolution du contexte sociétal.

Venus d’horizons divers, ces vingt poètes appartiennent à la même aire linguistique — l’arménien moderne, devenu langue littéraire au XIXème siècle, dans sa double variante orientale et occidentale.

Les poètes nés au sein des communautés arméniennes de l’Union soviétique ou en Iran écrivent en arménien oriental. Parlé dans les provinces arménophones des Empires russe et perse au XIXème siècle, celui-ci a été érigé en langue d’Etat dans la République indépendante d’Arménie de 1918 puis, à partir de 1921, dans la République socialiste soviétique d’Arménie, et constitue la langue officielle depuis la nouvelle indépendance du pays en 1991. Les poètes issus de la diaspora, pour leur part, écrivent majoritairement en arménien occidental, variante en usage dans les provinces arméniennes de l’Empire ottoman et qui s’est diffusée avec l’exode des rescapés du génocide de 1915. Ces deux branches de l’arménien moderne sont issues de la langue classique, le krapar (ou grabar), et ont évolué de manière différenciée à partir de la fin du XVIIIème siècle. Cela explique les disparités que l’on pourra remarquer dans les translittérations, notamment pour les patronymes ; nous avons tenu compte donc de l’origine géographique des auteurs mais, toutefois, dans certains cas, l’orthographe fixée par l’usage a été maintenue. Des différences apparaissent également au plan lexical et l’on pourra remarquer dans les traductions des nuances sur un même mot en fonction de la variante d’origine — orientale ou occidentale.

Le corpus de cette anthologie a été établi à partir de nos propres recherches ainsi que de certaines propositions de Mariné Pétrossian et de la traductrice Nounée Abrahamian concernant des poètes vivant aujourd’hui en Arménie, ou encore de Krikor Beledian qui explore depuis longtemps les mouvements littéraires de la diaspora. Nous avons veillé, dans nos choix, à respecter la richesse des formes expressives en ne négligeant aucune des tentatives créatrices nouvelles. La variété des styles en présence est le signe d’un profond renouvellement de l’écriture en langue arménienne, longtemps figée par les traumas de l’Histoire.

Certains des auteurs de ce recueil, comme Hovhannès Grigorian ou Artem Haroutiounian, ont débuté leur carrière dans ce qui était encore l’Union soviétique dans les années soixante-dix, autour des revues Grakan Tert [Journal littéraire] — organe de l’Union des Ecrivains d’Arménie — et Garoun [Printemps]. Un second groupe se révèle dans les années 1980 et 1990 autour de ces mêmes revues et, depuis 2001, de la revue d’avant-garde Bnaguir [Version originale], fondée par Violette Krikorian et Vahram Mardirossian puis Inknaguir [Autographe]. Ce sont là des poètes de plus en plus audacieux, faisant preuve d’une créativité nouvelle. S’ils ne bénéficient plus du soutien économique et éditorial de l’Etat, ils jouissent d’une liberté artistique inédite qui se traduit par des expérimentations pouvant aller dans les sens les plus opposés. Rejetant les formes traditionnelles et rétifs à toute idéologie, ils se veulent sans concession à la « littérature correcte », comme l’explique Mariné Pétrossian : « Depuis une quinzaine d’années, la poésie arménienne tourne son regard “vers le bas”, vers des réalités qui ont toujours été considérées dans notre culture comme étrangères à la poésie ». Ces auteurs, dont certains font scandale en Arménie, se mettent à l’écoute du quotidien le plus banal, de la vie dure, d’un monde vécu comme « brutal et absurde », mais aussi de leur corps et de leurs désirs. Cette évolution de la poésie a certes été influencée par la littérature occidentale du XXème siècle, mais surtout par les multiples bouleversements qu’a connus le pays dans les années qui ont suivi l’indépendance — période caractérisée, entre autres, par une dégradation du climat économique et social. Certains écrivains ont alors cherché le moyen de transcrire sans complaisance « l’âpreté » de cette nouvelle réalité. Dans une complète remise à plat de la notion de « texte littéraire », ils ont théorisé le recours à ce que Mariné Pétrossian appelle une « langue non-normative », c’est-à-dire une « langue, écrite ou orale, qui, transgressant les anciennes normes linguistiques, ne cherche pas pour autant à en instaurer de nouvelles, mais se revendique en tant que telle comme phénomène littéraire ». Humour et ironie ne manquent pas chez ces poètes qui empruntent souvent, par exemple, à la crudité du langage courant, voire à l’argot. Ainsi Armen Chékoyan annonce-t-il dans la dédicace d’un recueil emblématiquement intitulé Anti-poésie : « Sans cesse j’essaie de hausser ma parole écrite au niveau de ma langue parlée ». De même, Violette Krikorian, jouant avec les structures classiques du poème, les détourne de façon iconoclaste pour atteindre à un « art qui secoue », à une « esthétique de la rue » en lien avec la vie. Plus soucieuse encore d’un travail sur la forme, Arpi Voskanian essaye dans sa poésie en prose de « changer les limites du genre, afin de gagner des espaces neutres intergenres et de faire s’approcher le texte de l’art et de la musique ». Enfin, Karen Karslian, dans sa quête de « dépoétisation » de la poésie, pousse l’expérimentation jusqu’à dynamiter la syntaxe et bousculer le langage en tant que véhicule du sens.

Les poètes qui écrivent en diaspora ont eux aussi émergé autour des revues littéraires en langue arménienne, très nombreuses à partir des années trente et d’une grande vitalité : Naïri, Spiurk, Pakine, Ahégan (toutes publiées à Beyrouth), Gam (Paris). Chez ces poètes vivant au Proche-Orient, en Europe, aux Etats-Unis ou en Amérique du Sud, on peut deviner une certaine prégnance du traumatisme collectif du génocide et de l’exil. À cet égard ils peuvent être considérés comme les héritiers d’Armen Lubin (Chahan Chahnour), figure emblématique du bilinguisme et de l’écrivain déraciné, qui écrivait sa poésie en français : « N’ayant plus de maison ni logis, / plus de chambre où me mettre, / Je me suis fabriqué une fenêtre / Sans rien autour. » (Les hautes terrasses, Gallimard, 1957). Pourtant, cette persistance mémorielle n’empêche pas, surtout pour les nouvelles générations, une certaine distanciation, grâce notamment à la confrontation avec les cultures environnantes et les littératures étrangères. La poésie devient alors le point de rencontre des canons traditionnels et de leur propre remise en cause.

Qu’ils soient d’Arménie ou de diaspora, ces vingt poètes participent tous de la modernité poétique, à travers une diversité allant du vers à la prose, du lyrisme au formalisme, et d’une oralité revendiquée à un savant travail sur la phrase. Née d’une recherche rigoureuse, cette anthologie donne ainsi l’aperçu le plus large possible des nouvelles démarches d’écriture où s’affirme l’appartenance complexe à une arménité confrontée au monde contemporain — sans prétendre, bien sûr, recouvrir l’ensemble des champs d’exploration poétique en arménien. De même, le travail de traduction, fruit d’échanges croisés, a toujours privilégié une fidélité aux textes tout en gardant une part interprétative pour une restitution rythmique des vers qui donne à entendre le timbre inédit de voix nées de parcours historiques différenciés. L’essentiel étant que l’écho de ces vingt tonalités singulières franchisse les distances géographiques et touche les lecteurs francophones, par-delà les frontières toujours entrouvertes de la langue.

Olivia Alloyan et Stéphane Juranics,
directeurs de l'ouvrage Avis de recherche, une anthologie de la poésie arménienne contemporaine
(Editions Parenthèses, 2006),
juillet 2006.










« L'un de ces livres dont on est fier de parler sur La Factory et que nous recommandons vivement même aux lecteurs peu férus de poésie. »
Francis Rozange, lafactory.com, 30 septembre 2006.

« Un ouvrage indispensable. »
Mickaël Jimenez, France Arménie, novembre 2006.

« La beauté de cet ouvrage réside dans son entreprise même, celle de réunir des voix singulières, des voix nouvelles, qui s'élèvent au nom d'un peuple d'exilés et d'où émerge une identité commune. »
Maïa Brami, sitartmag.com, novembre 2006.

« C'est bien un sentiment à la fois de continuité, de recommencement et de renouvellement qui vient à la lecture de ces poèmes. »
Christian Mouze, La Quinzaine Littéraire, du 16 au 31 décembre 2006.

« Ce qui frappe le lecteur, c'est l'étonnante liberté de ces poètes, qu'ils appartiennent à l'Arménie (et donc, pour une partie de leur vie, à l'URSS) ou à la diaspora. »
Patrick Kéchichian, Le Monde des Livres, 26 janvier 2007.

« Saluons Olivia Alloyan, Stéphane Juranics, Krikor Beledian et Nounée Abrahamian pour le travail de reconnaissance et de traduction effectué, loin de toute sécheresse universitaire. Grâce à eux, la plus effilochée et méprisée des bannières, celle de la poésie, continue à claquer à nos oreilles. »
Frédérick Houdaer, Livre & lire n°221, février 2007.

« Véritable bouffée d’oxygène, ce recueil nous offre un panorama des auteurs les plus audacieux et représentatifs de la nouvelle vague poétique d’Arménie et de sa diaspora. »

Gaël Masset, Le Croquant n°53-54, mai 2007.

« Une anthologie de la poésie arménienne en tous points remarquable. »
Roger Gaillard, Guide Audace, 2013.